L’Europe adopte rapidement l’intelligence artificielle, mais reste très dépendante de technologies et de capacités de calcul étrangères. La présidente de la BCE appelle à produire davantage sur le continent.
Une adoption rapide, mais un retard face aux États-Unis
L’intelligence artificielle est déjà entrée dans les entreprises de la zone euro. Dans son discours du 14 septembre à Vienne, la présidente de la Banque centrale européenne estime que les sociétés de la zone consacreront environ 10 % de leur investissement total à l’IA en 2026. La part des salariés qui l’utilisent au travail a, selon les données citées par la BCE, doublé en deux ans et dépasse désormais 50 %.
Cette progression ne suffit toutefois pas à combler l’écart transatlantique. L’investissement numérique a augmenté deux fois plus vite aux États-Unis qu’en zone euro durant les deux dernières années, tandis que les salariés américains consacrent à l’IA deux à trois fois plus de temps de travail que leurs homologues des principales économies de la zone euro. Pour Christine Lagarde, cet écart compte d’autant plus que le vieillissement démographique réduit la population active européenne et accroît le besoin de gains de productivité.
La BCE évalue à 4 % au maximum le relèvement possible du niveau de productivité sur dix ans si la technologie est adoptée rapidement. Il s’agit d’un scénario, pas d’une prévision garantie : son résultat dépendra de la diffusion réelle des outils, de la formation, de l’organisation des entreprises et de la capacité à financer les investissements nécessaires.
Pourquoi la dépendance technologique devient un risque
Le cœur de l’avertissement porte moins sur l’usage de l’IA que sur son origine. D’après les chiffres réunis par la BCE, les États-Unis ont produit 59 modèles d’IA considérés comme notables l’an dernier, contre 35 pour la Chine, un pour la France et un pour le Royaume-Uni. Les États-Unis concentreraient aussi environ les trois quarts de la capacité mondiale de calcul consacrée à l’IA, contre 5 % pour l’Europe.
Cette dépendance soulève d’abord une question de données. Une entreprise qui confie ses documents, ses procédés ou ses connaissances internes à un modèle extérieur doit tenir compte du droit applicable, des conditions contractuelles et de la protection de son savoir-faire. Près de la moitié des entreprises européennes ayant envisagé l’IA puis renoncé à l’utiliser ont cité des inquiétudes liées à la protection des données, selon l’enquête Eurostat reprise par la BCE.
Elle crée aussi un risque de continuité. Les outils d’IA pourraient bientôt intervenir dans le contrôle des marchandises, la sélection des dossiers fiscaux, la circulation ferroviaire, la surveillance hospitalière ou la compensation des paiements bancaires. Une restriction d’accès ou une modification brutale des conditions commerciales pourrait alors toucher de nombreux secteurs au même moment. Lagarde ne dit pas qu’une coupure est imminente ; elle demande que l’Europe réduise sa vulnérabilité avant que ces usages ne deviennent critiques.
Centres de données et modèles européens : l’ampleur du chantier
La première réponse proposée consiste à construire davantage de capacités de calcul en Europe. Le déficit entre la demande et la capacité installée, évalué à environ 3 gigawatts en 2025, pourrait atteindre près de 20 gigawatts en 2036 selon une étude commandée par la Commission et citée par la BCE. Autrement dit, l’écart serait multiplié par plus de six en une décennie si la tendance actuelle se prolongeait.
Combler entièrement ce manque pourrait coûter jusqu’à 600 milliards d’euros sur dix ans, puces comprises. La BCE présente ce montant comme une borne haute : il rapproche un déficit concernant plusieurs types de centres de données du coût très élevé des installations les plus denses en processeurs graphiques. Les gigafactories d’IA prévues par l’Union européenne constituent un début, mais elles ne couvriraient qu’une partie des besoins identifiés.
Au-delà des bâtiments et des puces, Lagarde plaide pour une gamme de modèles européens capables de traiter la majorité des tâches sur une infrastructure européenne. Elle cite notamment le potentiel de Mistral en France. Les modèles ouverts étrangers peuvent aider, mais leur disponibilité et leurs licences peuvent changer ; ils ne constituent donc pas, à eux seuls, une garantie durable d’autonomie.
Le financement, dernier maillon de la souveraineté numérique
Le discours relie enfin la souveraineté technologique à l’organisation des marchés financiers. Les ménages de la zone euro détiennent environ 440 milliards d’euros d’actions de groupes technologiques américains, tandis que les besoins d’investissement des grandes entreprises américaines contribuent aussi aux émissions obligataires en euros. L’Europe finance donc déjà une partie de la vague de l’IA, sans être certaine d’en capter les retombées industrielles.
Dans le même temps, les ménages européens épargnent près de 1 400 milliards d’euros chaque année. Pour la présidente de la BCE, l’enjeu consiste à mieux orienter une part de cette épargne vers les entreprises, les centres de données et les technologies développés sur le continent. Cela suppose davantage de capitaux propres et des marchés européens capables d’accompagner des sociétés qui peuvent rester longtemps déficitaires avant de devenir rentables.
La Commission a déjà proposé en juin un paquet de souveraineté technologique comprenant notamment le Chips Act 2.0 et le Cloud and AI Development Act. Ces textes doivent encore suivre le processus législatif européen : les objectifs sont annoncés, mais leur calendrier, leur financement définitif et leur impact réel dépendront des décisions des institutions et des États membres.
Sources consultées
Banque centrale européenne, Reuters et Commission européenne
Informations arrêtées le 14 septembre 2026 à 19 h 10, heure de Paris. Le discours officiel a été prononcé à Vienne et Reuters a publié sa dépêche à 17 h 16, heure de Paris.Une information à corriger ? Consultez la source ci-dessus puis contactez la rédaction.



